Les Cévennes, un peu comme la Provence, ont la spécificité de ne pas avoir de limites administratives. L’histoire de ce bout de territoire est complexe, rude, généreuse et pleine d’espoir. Il faut l’apprivoiser, le comprendre. Je vous propose ici une petite réflexion sur ce certain regard que je porte sur ce territoire.
La grande diversité des approches proposée par la photographie aussi bien artistique, documentaire, photojournaliste ou même scientifique pose la question fondamentale du regard que nous portons sur les choses, l’histoire, les événements, c’est-à-dire sur le monde. Cette expérience du monde a merveilleusement été développée par Nicolas Bouvier dans son célèbre livre L’usage du monde, devenu un classique du livre dit « de voyage ».
Dans un récit d’une grande pureté stylistique, l’auteur partage sa découverte d’un monde simple et développe une réflexion éthique et morale sur une manière d’être parmi ses contemporains, dans son pays d’origine comme avec des étrangers. Côté photographie, un Français s’est largement détaché de la masse des voyageurs tant par son style sobre et structuré que par ses pensées sur ce que signifie être photographe. Dans son livre Errance, Raymond Depardon définit avec une grande clarté la raison d’être du photographe et le cap à suivre.
L’errance n’est ni le voyage ni la promenade mais cette expérience du monde qui renvoie à une question essentielle : qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Comment vivre le plus longtemps possible dans le présent, c’est-à-dire être heureux ? Comment se regarder, s’accepter ? Qu’est-ce que je suis, qu’est-ce que je vaux, quel est mon regard ?
Raymond Depardon, in Errance, 2000
Vous avez sans doute déjà vu des centaines d’images des Cévennes, ce petit coin de France situé sur les contreforts sud-est du Massif Central et immortalisé à travers les voyages de Robert Louis Stevenson et les photographies de quelques photographes de renom.
Vous n’avez pas pu échapper à cette esthétique de carte postale que propose le marketing territorial et qui dévoile des lieux « naturels » à travers des contres-jours crépusculaires où la nature semble ensevelir un petit mas dans le lointain.
Du Finiels au mont Aigoual, de la corniche des Cévennes à la transhumance estivale des bergers, ce qui était art de vivre est devenu tradition, est entré au musée et survit désormais grâce aux guides montrant au visiteur une route quelque peu éculée par les clichés du tourisme durable.
Il me faut vivre cette quête qui est la mienne […] Elle arrive à un moment, ni bon ni mauvais, elle est nécessaire […] Pour être juste, cette errance est forcément initiatique […] mon regard va changer…
Raymond Depardon, in Errance, 2000
Mais il existe un autre chemin de découverte de ce bout d’Occitanie, anciennement Languedoc-Roussillon. Comme une desserte abandonnée offrant aux curieux un certain regard à l’extrême sud-est du Parc national des Cévennes. Terre de passages, de conflits, d’industrie, les Cévennes renferment des lieux oubliés, désertés, cachés, méconnus ou enfouis sous la végétation, sous la terre et qui dévoilent une histoire passionnante, rude, aussi lumineuse que sombre.
Ce pays forgé, bâti, mais aussi fracturé, parfois défiguré par l’homme, porte la trace de l’empreinte humaine dans ses moindres recoins et de fait, est chargé de récits que la photographie peut exhumer, éclairer et magnifier.
Je vous propose à travers mon travail photographique une errance qui offre au regard une expérience du monde où les contrastes d’un pays se dessinent à travers ses paradoxes.
Comme de nombreux territoires en France et ailleurs dans le monde, Les Cévennes présentent des paysages à couper le souffle, des lumières à la beauté incandescente et une nature extrêmement variée en essences d’arbres, de plantes et de typologies géographiques.
Mais mon ADN de photographe documentaire ne me porte pas vers la réalisation d’images à l’esthétique de carte postale maintes et maintes fois vues et revues. Les beaux livres sur les paysages cévenols sont légion et je vous encourage à les découvrir. J’aimerais vous amener à porter un regard différent, inédit sur le paysage.
Si je ne me limite pas à regarder le paysage comme un tableau à admirer, c’est sans doute parce que je marche dans les pas de photographes tels que Robert Adams, Mathieu Asselin ou Nicolas Blandin. Tout a commencé avec le travail du cinéaste et anthropologue Jean Rouch et son mythique film Les maîtres fous, une œuvre d’une impressionnante force filmique, une expérience au bout de la raison, au bord du gouffre social.
Loin de l’Afrique et à une tout autre époque, grâce à mon travail de journaliste territorial, j’ai pris conscience de la notion de territoire, de l’empreinte humaine que porte notre environnement, des enjeux liés à l’exode rural, à la désertification des territoires et à leur devenir. Après une courte retraite de quelques jours en Cévennes dans le petit mas d’une amie, je me suis rendu compte de l’absence de l’homme dans ses paysages ô combien marqués pourtant par sa présence. Ce contraste, ce paradoxe ont été pour moi le début de « l’expérience du monde » dont parle Depardon. Et de cette volonté de vouloir documenter, témoigner de l’état de mon territoire, des traces qu’il porte ouvrant la réflexion d’une mise en perspective de son passé et de son avenir.
En juin 2023, pendant le festival Les Passeurs de livres à Alès, la première exposition de ce travail documentaire sur les Cévennes m’a donné l’occasion de montrer au public une restitution d’un projet autour de l’ancienne mine de plomb de Saint-Sébastien-d’Aigrefeuille. Grâce à l’appui de l’association Alès Agglo Arts et Histoire et de NegPos, centre d’art et de photographie de Nîmes, j’ai pu présenter de superbes tirages couleur d’un endroit particulièrement abîmé, torturé que beaucoup pourraient considérer comme laid. Et pourtant, de nombreux visiteurs ont surtout apprécié l’exceptionnelle beauté de la lumière associée aux roches et à ses composantes.
La présentation de mon travail s’est accompagnée d’une invitation de scientifiques lors du festival et du maire de la commune, Guy Manifacier, qui chacun à leur façon et selon leur spécialité ont utilisé les photographies comme support pédagogique.
J’ai souhaité, avec ce site web, poursuivre cette expérience et la partager avec un public plus large, averti et amateur d’images de qualité. Car ce que révèlent les traces laissées par l’homme dans le paysage, c’est avant tout une histoire, parfois difficile certes, mais qui raconte les hommes, les femmes, les souffrances et les joies qu’ont connu les habitants de ce pays.
Il ne s’agit pas de simplement photographier une nature déifiée comme a pu le faire Ansels Adams, le maître des photographies noir et blanc des grands espaces américains, mais de se poser en regardeur conscient de l’évolution de la terre où l’on vit. Il ne s’agit pas d’admirer mais de comprendre.
Comprendre d’où l’on vient et où l’on va, avec ses doutes, ses peurs et ses espoirs.
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